PARTIE 2 : CE QU’ON SAIT ET CE QU’ON IGNORE
Bertrand éclata de rire.
Un rire bref, celui qu’il réservait aux serveurs qui se trompaient de commande.
— Si je suis sûr ? Clémence, je l’ai tapé moi-même. Je n’ai jamais été aussi sûr de quoi que ce soit.
Bérénice lui serra le bras et me sourit de nouveau. C’était le sourire de quelqu’un qui avait déjà choisi les nouveaux rideaux de ma cuisine.
Je pris l’enveloppe. Mes mains tremblaient. J’avais perdu beaucoup de sang, et je n’avais pas dormi depuis trente heures. Mais je me forçai à tenir ces trois pages comme on tient un bordereau de ravitaillement. Je les lus comme je lis tout au travail : ligne par ligne, en cherchant ce qui manque.
Ce qui manquait, c’était un avocat.
Ce qui manquait, c’était la liste de ce que chacun de nous possédait.
Ce qui manquait, c’était ma fille.
Le prénom d’Hortense n’apparaissait nulle part sur ces trois pages. Pas une seule fois.
— Il n’y a rien sur le bébé, dis-je.
Bertrand haussa les épaules.
— On verra ça plus tard.
— Plus tard.
— Pension, droit de visite, peu importe. Mon avocat dit que c’est une procédure à part.
Il tapota l’enveloppe.
— Là, c’est juste l’argent. Signe, et qu’on puisse tous passer à autre chose.
— Tu as un avocat ?
— J’ai un type à qui j’ai parlé.
Il regarda sa montre.
— Écoute, j’ai un dîner à dix-neuf heures. Le stylo est dans l’enveloppe.
Il y avait bien un stylo dans l’enveloppe. Un beau stylo. Lourd, argenté. Avec le nom de sa société gravé sur le côté.
Brassard Conseil — SARL.
Je le fis tourner entre mes doigts.
Et je relus la page deux.
Cette fois, plus lentement.
Au milieu d’un paragraphe sans titre, coincée entre deux phrases sur « le partage amiable des biens meubles », il y avait une ligne.
Madame Clémence Brassard renonce à tout droit sur le bien immobilier situé 14, chemin des Oliviers, 83200 Toulon, au profit de Monsieur Bertrand Brassard.
Je levai les yeux.
— Le chemin des Oliviers.
— Notre maison, dit Bertrand.
— Ma maison.
Il sourit avec indulgence, comme on sourit à quelqu’un sous morphine.
— Clémence. On est mariés.
— On est mariés depuis trois ans. J’ai acheté cette maison il y a cinq ans. Avec mon prêt d’épargne logement et ma prime de retour d’opération. L’acte est à mon nom. Seulement à mon nom. Tu le sais. Tu étais là quand je t’ai fait visiter le jardin.
Bérénice cessa de sourire.
Bertrand, lui, ne cilla pas.
— Justement. Je te propose de régler ça proprement.
Je baissai les yeux vers la page trois.
Et je trouvai le deuxième piège.
Madame Clémence Brassard conservera seule la charge du prêt professionnel contracté au bénéfice de la SARL Brassard Conseil auprès de la Banque Populaire Méditerranée, pour lequel elle s’est portée caution solidaire.
Je relus la phrase trois fois.
— Quel prêt ?
Bertrand détourna les yeux pour la première fois.
— Le prêt de la société. Tu as signé la caution. Il y a deux ans.
— Je n’ai jamais signé de caution.
— Tu as signé plein de choses avant de partir.
— Bertrand. Quel prêt ? Combien ?
C’est Bérénice qui répondit. Sans le vouloir, je crois. Juste par réflexe.
— Cent cinquante mille.
Bertrand lui lança un regard.
Elle se tut aussitôt.
Et je compris deux choses en même temps.
La première : Bérénice connaissait le montant exact d’un prêt dont j’ignorais l’existence.
La seconde : sur le badge accroché à son sac à main, à côté d’un porte-clés en forme de cœur, il y avait le même logo que sur le stylo.
Brassard Conseil.
Elle ne venait pas seulement de lui voler mon mari.
Elle travaillait pour la société que, selon ce papier, j’allais devoir rembourser seule.
Derrière lui, la porte s’ouvrit. L’infirmière entra.
Elle s’appelait capitaine Diane Koné. Elle était de garde à mon arrivée à minuit, et elle était restée bien après la fin de son service. Elle m’avait tenu une jambe pendant que Madame Ribeiro me tenait la main.
Elle regarda Bertrand. Elle regarda Bérénice. Elle regarda l’enveloppe sur ma couverture et le stylo dans ma main.
— Mon commandant, dit-elle. Comment ça va, ici ?
— Très bien, répondit Bertrand avant que je puisse ouvrir la bouche. On termine juste quelques papiers.
La capitaine Koné ne le regarda pas. Elle garda les yeux sur moi.
— Madame, votre tension est élevée depuis l’accouchement. J’aimerais que vous vous reposiez. Est-ce un bon moment pour des visites ?
J’ai donné beaucoup d’ordres dans ma vie. Je me suis tenue devant des salles pleines de colonels pour leur expliquer que leur plan ne fonctionnerait pas. Au Sahel, j’ai organisé le ravitaillement de trois compagnies sous le feu.
Mais je n’avais jamais été aussi reconnaissante pour une simple question.
— Non, dis-je. Ce n’est pas un bon moment.
Le visage de Bertrand rougit depuis le col.
— Clémence. Ne fais pas ça. Ne rends pas les choses moches.
— Je ne signe rien aujourd’hui, Bertrand. J’ai accouché il y a quatorze heures. Je lirai ça quand j’y verrai clair, et je le ferai relire par quelqu’un.
— Quelqu’un.
Il rit encore, mais il n’y avait plus rien derrière.
— Qui ? Tu vas le montrer à qui ? Tu n’as personne. Tu n’as pas les moyens d’un vrai avocat. Tu as une voiture qui affiche deux cent cinquante mille kilomètres et une vieille dame comme voisine.
— Monsieur, dit la capitaine Koné. Sa voix était très calme. Je vais vous demander de sortir.
Bérénice tira sur son bras.
— Chéri, on y va. Elle signera. Où est-ce qu’elle irait ?
Il se pencha vers moi. Pas trop près. Il ne voulait pas être près. Il voulait seulement que j’entende.
— J’ai changé les serrures ce matin. Tes affaires sont dans le garage. Tu as jusqu’à vendredi pour venir les chercher. Après, elles partent à la benne.
Puis il se redressa, ajusta sa veste, et sortit.
Il ne regarda jamais le berceau.
Bérénice s’arrêta sur le seuil. Une seconde, je crus qu’elle allait dire quelque chose d’humain. Elle jeta un coup d’œil à Hortense, endormie sous son petit bonnet rayé.
— Mignonne, dit-elle.
Et elle disparut.
La capitaine Koné resta debout un moment. Puis elle tira la chaise et s’assit à côté de mon lit, ce que les infirmières d’un service débordé ne font presque jamais.
— Mon commandant, dit-elle doucement. Je vais noter exactement ce que j’ai vu et entendu dans cette chambre. Les heures, les mots, tout. Si un jour vous en avez besoin, vous l’aurez.
— Merci. Je ne sais pas si j’en aurai besoin.
— Sauf votre respect, mon commandant, je pense que oui.
Elle hésita. Puis elle ajouta quelque chose que je n’attendais pas.
— Ils sont arrivés il y a quarante minutes. Ils ne sont pas entrés tout de suite. Ils sont restés dans le couloir, près du distributeur de boissons. Je préparais un chariot juste à côté.
Elle baissa la voix.
— Votre mari a dit à la jeune femme : « Il faut que ce soit aujourd’hui. Avec les médicaments et la fatigue, si elle signe maintenant, elle ne pourra jamais prouver qu’elle n’était pas en état. Demain, elle sera lucide. »
Le silence remplit la chambre.
Je regardai Hortense. Son poing minuscule s’ouvrait et se refermait dans son sommeil.
— Vous en êtes sûre ? demandai-je.
— Je l’ai écrit sur ma main, mon commandant. Dans la seconde.
Elle retourna sa paume gauche. Les mots étaient là, au stylo bille bleu, un peu effacés par le gel hydroalcoolique, mais lisibles.
Avec les médicaments… pas en état… demain lucide.
— Je vais les recopier dans le dossier de soins. Avec l’heure.
Elle se leva. Sur le seuil, elle se retourna.
— Et mon commandant ? Ne touchez plus à ce stylo. Mettez-le dans l’enveloppe. Ne la jetez pas.
Madame Ribeiro revint à dix-huit heures avec un thermos de canja, la soupe de poulet au riz de sa grand-mère, et une pile de vêtements de bébé achetés à l’économat de la base.
Elle avait soixante-quatorze ans, les cheveux blancs tirés en chignon, des chaussures orthopédiques et un cabas en toile qui ne la quittait jamais. Elle habitait la maison à côté de la mienne depuis que j’avais emménagé. Elle arrosait mes tomates quand j’étais en mission. Elle déposait du pain sur ma boîte aux lettres le dimanche. Bertrand l’appelait « la vieille portugaise » et ne lui avait jamais adressé la parole.
Quand je lui racontai ce qui s’était passé, elle ne dit rien pendant longtemps.
Elle plia et replia un petit body jaune.
Puis elle tendit la main.
— Montrez-moi ce papier.
Je le lui donnai.
Elle sortit de son cabas une paire de lunettes à monture dorée que je ne lui avais jamais vue. Elle les posa sur son nez et lut. Vite. Très vite. Plus vite que moi.
Je la regardais tourner les pages, et je compris que je ne la connaissais pas.
Quand elle eut fini, elle eut un petit rire sec.
— Ce papier ne vaut rien, dit-elle.
— Comment ça ?
— Un divorce par consentement mutuel, en France, ça exige deux avocats. Un pour chacun. Une convention signée devant eux. Un délai de réflexion de quinze jours. Un dépôt chez un notaire. Votre mari vous a apporté une lettre de trois pages tapée sur son ordinateur. Ce n’est pas un divorce. C’est une liste de souhaits.
Je la fixai.
— Comment vous savez tout ça ?
Elle replia ses lunettes.
— Trente et un ans greffière au tribunal judiciaire de Toulon, ma chérie. Chambre de la famille, puis chambre civile. J’ai vu passer plus de divorces que vous n’avez vu de convois.
Je n’arrivais pas à parler.
Elle tapota l’enveloppe.
— Ce papier ne vaut rien pour lui, continua-t-elle. Mais pour vous, il vaut beaucoup. C’est une preuve. Une preuve qu’il a essayé de vous faire renoncer à un bien qui ne lui appartient pas, le lendemain d’un accouchement, sous traitement, en connaissance de cause. Avec ce que l’infirmière a entendu dans le couloir…
Elle laissa la phrase en suspens.
— Et les serrures ?
— Il a changé les serrures d’une maison qui n’est pas à lui et où vous avez votre domicile. Ça a un nom aussi. Mon neveu vous l’expliquera. Il est avocat à Marseille. Il me doit encore deux Noëls.
Puis elle remit le body jaune dans le sac, très soigneusement, et prit une inspiration.
— Vous rentrez avec moi. J’ai une chambre. C’était la chambre de mon fils. Elle a une belle fenêtre.
J’avais entendu parler de son fils. Vaguement. Une photo dans l’entrée, un jeune homme en tenue, souriant. Elle n’en parlait jamais. Je n’avais jamais posé de questions. Dans l’armée, on apprend à ne pas poser certaines questions aux mères.
— Madame Ribeiro… je ne veux pas déranger. Hortense va pleurer la nuit…
— Tiago pleurait aussi la nuit. Ça ne m’a jamais dérangée.
Elle regarda le berceau.
Puis elle me regarda, moi, longtemps.
— Vous ne vous souvenez pas de moi, n’est-ce pas ? Avant le chemin des Oliviers.
Je fronçai les sourcils.
— Avant ?
— Juin 2019. L’aéroport militaire d’Istres. Un cercueil sous un drapeau. Une jeune lieutenante qui l’avait accompagné depuis Gao, qui n’avait pas dormi depuis trois jours et qui tenait debout par miracle.
Le sol sembla basculer sous mon lit.
— Le caporal-chef Ribeiro, murmurai-je.
— Tiago.
Je revis tout. Le convoi. L’engin explosif. La poussière orange. Le corps que nous avions ramené au poste. La lettre que j’avais écrite à sa mère, la nuit, à la lumière d’une frontale, en recommençant six fois. Puis le tarmac d’Istres, une femme en noir qui s’était effondrée contre le cercueil, et moi qui étais restée à côté d’elle sans savoir quoi dire.
Je ne l’avais vue qu’une fois. Elle avait vingt kilos de plus à l’époque, les cheveux teints, un visage détruit.
Je ne l’avais pas reconnue.
— Vous saviez, murmurai-je. Depuis le début.
— Depuis le jour où vous avez emménagé. Je vous ai vue décharger vos cartons. J’ai reconnu votre façon de marcher. Celle que vous aviez sur le tarmac.
— Pourquoi vous ne m’avez rien dit ?
Elle haussa les épaules.
— Vous aviez déjà assez de fantômes, ma fille. Je ne voulais pas en être un de plus. Je voulais juste être la voisine qui arrose vos tomates.
Ses yeux brillaient, mais sa voix ne tremblait pas.
— Dans votre lettre, vous m’aviez écrit que Tiago avait parlé de moi la veille. Qu’il disait que sa mère faisait la meilleure canja de tout le Var. Je l’ai relue tous les soirs pendant un an.
Elle posa le thermos sur ma tablette.
— Alors vous allez manger cette soupe. Et vendredi, vous ne viendrez pas chercher vos affaires dans le garage comme une voleuse. Vous viendrez avec un commissaire de justice, mon neveu et moi. Et c’est votre mari qui ramassera ses cartons.
Ce soir-là, après son départ, je restai éveillée longtemps.
Hortense dormait contre ma poitrine. Le service était silencieux. De temps en temps, un chariot grinçait dans le couloir.
Je repris l’enveloppe.
Je relus la clause sur la caution. Prêt professionnel… Banque Populaire Méditerranée… caution solidaire.
Bertrand avait dit : « Tu as signé il y a deux ans. Avant de partir. »
Avant de partir.
Je fermai les yeux et cherchai dans ma mémoire. Il y a deux ans, j’étais partie quatre mois au Niger. Opération de soutien logistique. Départ fin février. Retour fin juin.
J’attrapai mon téléphone sur la table de chevet. J’ouvris l’application de ma banque. Puis ma messagerie. Puis mes photos.
Je retrouvai une capture d’écran que Bertrand m’avait envoyée un an plus tôt, un jour où je lui avais demandé pourquoi il recevait du courrier de la Banque Populaire. « Rien d’important, avait-il écrit. Juste la paperasse de la boîte. »
Sur la capture, en haut de l’acte de caution, on voyait la date.
Fait à Toulon, le 14 avril.
Et en bas, une signature.
La mienne.
Presque.
Le 14 avril de cette année-là, j’étais à Niamey. À trois mille kilomètres de Toulon. Mon ordre de mission était dans mon casier. Mon passeport portait les tampons. Mes relevés de solde indiquaient l’indemnité de sujétion pour service à l’étranger, jour par jour.
Je n’avais pas pu signer quoi que ce soit à Toulon ce jour-là.
Quelqu’un l’avait fait à ma place.
Je restai longtemps à fixer l’écran, Hortense contre mon cœur, sa respiration minuscule contre mon cou.
Bertrand croyait que je n’avais personne.
Il croyait que j’étais seule, fatiguée, sans argent, avec une vieille voiture et une vieille voisine.
Il ne savait pas que la vieille voisine avait passé trente et un ans dans un tribunal.
Il ne savait pas que l’infirmière avait écrit ses mots sur sa main.
Il ne savait pas qu’à la date de sa fausse signature, j’étais de l’autre côté du désert.
Et surtout, il ne savait pas une chose que l’armée m’avait apprise mieux que n’importe quoi d’autre.
On ne gagne pas une guerre le premier jour.
On la gagne en lisant ce qui manque sur le bordereau.
J’éteignis la lampe.
Et pour la première fois depuis trente heures, je dormis.


