L’affaire Elena Cluyou : l’étudiante infirmière disparue sur le chemin du retour
Dimanche 29 janvier 2023, il est 6 h 42 à Brest, dans le Finistère.
Une caméra de vidéosurveillance filme une jeune femme qui marche seule en pleine rue.
Elle s’appelle Elena Cluyou, elle a 20 ans et elle est étudiante en soins infirmiers.
Elle rentre chez sa grand-mère, qui l’héberge, après une soirée en discothèque.
Elle devait fêter ses 21 ans trois jours plus tard, le 1er février, mais elle n’atteindra jamais cette date.
Après cette image, Elena s’évanouit dans la nature, et la France entière est plongée dans une histoire aussi triste que macabre.
Qui était Elena ?
Elena naît le 1er février 2002 à Brest, de Magali et Patrice Cluyou.
Elle a deux frères, Farel et Khalil.
On sait peu de choses de son enfance et de son adolescence.
En 2020, elle traverse une épreuve terrible : son grand-père, Christian Cluyou, meurt le 27 mai, à 66 ans.
Quatre jours plus tard, son père, Patrice, disparaît à son tour, à seulement 46 ans.
Les causes de ces deux décès ne sont pas connues.
En septembre 2020, Elena intègre l’Université de Bretagne Occidentale pour suivre la formation de l’IFSI, en lien avec le CHU de Brest et l’hôpital de la Cavale Blanche.
Ses proches la décrivent comme une jeune femme souriante, sociable, altruiste et tournée vers les autres.
En janvier 2023, elle est en troisième année, entourée d’amis, et elle est heureuse.
La nuit du 28 au 29 janvier 2023
Le samedi 28 janvier au soir, Elena sort faire la fête au One Club, une discothèque du quai Éric Tabarly, au bord de la marina.
Elle y retrouve une amie, surnommée « Émilie » par les médias, ainsi que plusieurs connaissances.
La soirée se déroule normalement.
Peu à peu, ses connaissances s’en vont, car il se fait tard.
Elena doit rentrer avec Émilie, dont la mère vient les chercher à 4 h 45 pour déposer Elena chez sa grand-mère, dans le quartier de Kerbonne.
Vers 4 h 30, Émilie quitte la salle pour accompagner dehors un jeune homme qui ne se sent pas bien.
Sa mère arrive à ce moment-là, et Émilie retourne prévenir Elena.
Mais Elena refuse de partir : elle s’amuse, elle sourit, elle va bien.
Elle est majeure, et Émilie ne peut pas la forcer à la suivre.
La décision paraît banale, car Elena est brestoise, connaît parfaitement le quartier et a déjà fait ce trajet à pied.
Elle pense aussi pouvoir compter sur son téléphone, mais il n’a presque plus de batterie.
Vers 5 h 30, alors que la discothèque s’apprête à fermer, Elena se décide à partir.
Elle envoie un message Snapchat à Émilie : « Tu es ? »
Émilie répond qu’elle est déjà rentrée et qu’elle l’avait prévenue, mais Elena ne lira jamais cette réponse.
Son téléphone vient de s’éteindre, faute de batterie.
Il lui reste environ 3 km à parcourir, soit près de 40 minutes de marche, entre le quai Éric Tabarly et le domicile de sa grand-mère.
La rencontre avec « Gaël »
En sortant, Elena aperçoit un jeune homme qu’elle a croisé plus tôt dans la boîte.
Il est assis sur un banc devant le Delirium, le bar voisin du One Club.
Les médias l’appellent « Gaël » pour préserver son identité.
Il a 22 ans et attend sa mère, qui doit venir le chercher avec ses trois amis, car ils ont trop bu pour conduire.
Elena s’assoit à côté de lui, alors que d’autres bancs sont libres, et ils discutent.
Gaël dira aux enquêteurs qu’elle ne semblait pas dans un état anormal.
Elle lui demande alors s’il peut lui prêter son téléphone, car elle veut joindre Émilie.
Comme elle ne connaît pas le numéro par cœur, elle utilise l’application Instagram de Gaël.
Elle appelle une première fois à 6 h 02, sans réponse.
Elle réessaie à 6 h 03, en vain, puis envoie un message : « C’est Élé ».
Émilie ne rappellera pas, tout simplement parce qu’elle dort et que Gaël et elle ne sont pas amis sur Instagram, si bien qu’elle ne reçoit aucune notification.
Elle ne verra le message que le lendemain.
Elena rend le téléphone à Gaël et lui dit au revoir.
Elle ne part pourtant pas tout de suite : elle reste une trentaine de secondes, comme si elle hésitait à demander quelque chose.
Gaël pense qu’elle attendait qu’il lui propose de la raccompagner, mais il n’avait plus de place dans la voiture de sa mère.
Elena se lève finalement et s’éloigne seule vers le quartier de Recouvrance, un quartier populaire réputé difficile la nuit.
La dernière image
À 6 h 42, une caméra filme Elena à l’intersection de la rue de la Porte et de la rue Saint-Exupéry, à environ 1,4 km du One Club.
Elle est sur le bon chemin pour rejoindre sa grand-mère.
Elle marche seule, et cette image est la dernière trace visuelle connue d’Elena.
À cet instant, elle est vivante, et rien ne laisse deviner ce qui va se produire quelques minutes plus tard.
Les recherches
Dans la journée, la famille comprend qu’Elena n’est pas rentrée.
Sa grand-mère est formelle : elle n’est pas revenue de sa soirée.
À 13 h, Elena ne se présente pas au match de football où elle devait retrouver des amis, et l’inquiétude grandit.
Ses proches lancent les premiers appels à témoins sur les réseaux sociaux, avec sa photo et sa description : 1,65 m, mince, cheveux châtains, yeux marron-vert, un tatouage.
Police et gendarmerie se répartissent les secteurs à ratisser autour de Brest.
Les enquêteurs récupèrent les images de vidéosurveillance, mais ils n’obtiennent que cette image figée devant un arrêt de tramway.
À cette heure-là, il y a très peu de témoins, et l’enquête piétine pendant plusieurs jours.
Le tournant de l’enquête
Le jeudi 2 février, quatre jours après la disparition, une voiture est retrouvée incendiée dans le quartier de Pontanézen.
Cela pourrait n’être qu’une coïncidence, mais les enquêteurs remontent tout de même jusqu’à son propriétaire.
Il s’agit de Sylvain L., 36 ans, cuisinier à Brest.
Les enquêteurs n’arrivent pas à le joindre, mais ils contactent son frère, qui vit à Tours.
Celui-ci leur fait des révélations glaçantes.
Le vendredi 3 février, Sylvain l’a appelé pour lui annoncer qu’il voulait mettre fin à ses jours.
Le frère a aussitôt pris la route avec sa compagne et l’a retrouvé agonisant à son domicile, après une tentative de suicide.
À l’hôpital, Sylvain lui confie avoir fait « une bêtise », liée à « ce dont tout le monde parle à Brest depuis 5 jours ».
Il évoque un accident de voiture, sans donner plus de précisions.
Le couple se rend à la gendarmerie de Crozon pour tout rapporter.
Mais avant d’avoir pu être entendu, Sylvain fait une seconde tentative et se retrouve dans un état critique.
Il est inconnu des services de police, et les enquêteurs n’ont pas sa version des faits.
Sans corps, la piste d’un accident suivi d’une fuite paraît alors la plus probable.
Le 5 février, le procureur de Brest annonce qu’un homme est au cœur des investigations, tout en appelant à la prudence.
La découverte du corps
Les enquêteurs reconstituent les déplacements de Sylvain grâce au bornage de son téléphone.
Ils comprennent qu’il a croisé Elena à Recouvrance peu après 6 h 42, puis qu’il s’est rendu sur la presqu’île de Crozon.
Le jeudi 9 février, à l’aube, des dizaines de policiers et de gendarmes fouillent la zone.
En fin d’après-midi, ils découvrent un corps partiellement calciné dans un bois de la commune d’Argol, à environ 500 m d’une route forestière.
Le même jour, en fin de matinée, Sylvain L. décède à l’hôpital.
Le seul homme qui aurait pu expliquer ce qui est arrivé à Elena emporte son secret avec lui.
Le samedi 11 février, l’identification est confirmée : il s’agit bien d’Elena Cluyou.
Ce que révèlent les analyses
L’autopsie apporte deux constats importants.
Il n’y a pas de suie dans les voies respiratoires d’Elena, ce qui signifie que le corps a été brûlé après la mort.
Le feu a toutefois tellement dégradé le corps qu’il est impossible, dans un premier temps, d’établir la cause du décès.
Le procureur Camille Miansoni annonce que des analyses complémentaires seront menées, ce qui peut prendre plusieurs semaines.
L’examen de la voiture de Sylvain montre par ailleurs que le corps d’Elena a bien été transporté dans son coffre.
Sylvain a donc cherché à faire disparaître le corps, d’abord en le déplaçant, puis en le brûlant.
Les enquêteurs estiment qu’il est très probablement impliqué dans les faits, mais il est mort avant d’avoir été entendu ou jugé.
Il ne peut donc pas être officiellement reconnu comme le meurtrier, et il reste un suspect décédé.
Le portrait d’un prédateur
Peu à peu, l’hypothèse du simple accident s’efface.
Dans les médias, les témoignages sur Sylvain L. se multiplient, et le portrait qui s’en dégage est de plus en plus inquiétant.
Selon ses proches, ses connaissances et ses collègues, il buvait beaucoup, consommait des drogues et vivait la nuit.
Certains le disent très porté sur les jeunes femmes.
D’autres assurent qu’il fréquentait le One Club et qu’il en repartait souvent complètement ivre.
Une de ses connaissances raconte au Parisien que son état s’était aggravé avec la cocaïne.
Elle se souvient aussi d’une soirée où il avait enfermé ses invités chez lui, en verrouillant la porte alors qu’ils voulaient partir.
D’autres décrivent un homme sans limite, dont le comportement envers les femmes posait problème, notamment au travail, où il se montrait insistant.
Un ancien patron l’avait même licencié pour cette raison.
Il raconte au Télégramme que Sylvain ne pensait qu’aux filles, et qu’il avait pris des photos intimes d’une serveuse à son insu.
Un autre collègue affirme qu’à l’époque de la disparition, Sylvain s’était vanté d’avoir eu des rapports avec une fille qui n’était pas d’accord.
Face à ces éléments, la thèse d’un accident involontaire paraît difficile à soutenir.
Le procureur lui-même reconnaît que Sylvain L. présente un profil de prédateur.
La seule certitude de la police est que la rencontre entre Elena et lui était fortuite.
Aucune image, aucun témoin ne laisse penser qu’ils se connaissaient auparavant.
Elena a simplement eu le malheur de croiser la mauvaise personne, au mauvais endroit.
L’hommage
Une marche blanche est organisée en sa mémoire.
Ses amis, son beau-frère, l’IFSI et le CHU de Brest dressent tous le même portrait d’une jeune femme souriante, pétillante, discrète et profondément bienveillante.
Pour ses camarades, elle était le rayon de soleil de la promotion.
Elle avait choisi de devenir infirmière parce qu’elle voulait aider les autres, et cette délicatesse faisait déjà partie d’elle.
Ils retiendront son sourire, son énergie et sa joie de vivre.
Même si son absence laisse un vide immense, il restera toujours quelque chose d’elle auprès de ceux qui ont eu la chance de la connaître.
La clôture de l’enquête
Malgré la mort du principal suspect, les enquêteurs poursuivent leurs investigations pendant plusieurs mois.
En octobre 2023, neuf mois après la disparition, le procureur annonce la clôture de l’enquête.
Selon lui, le décès de Sylvain L. éteint l’action publique, puisqu’il ne peut plus être poursuivi.
Mais il révèle aussi un élément capital : des analyses complémentaires ont permis de déterminer la cause de la mort d’Elena.
Elle est morte par asphyxie.
Sa mort n’est donc pas accidentelle, et il s’agit bien d’un meurtre.
Il n’y aura pourtant pas de procès.
Le déroulé exact de cette nuit restera inconnu, tout comme les raisons pour lesquelles Elena Cluyou a été tuée, au petit matin du 29 janvier 2023, dans une rue de Brest, après une soirée en discothèque.
Elena avait 20 ans et voulait devenir infirmière pour prendre soin des autres.


