ELLES ONT HUMILIÉ LA NOUVELLE DÉTENUE DEVANT TOUTE LA PRISON… PUIS ELLE A RECONNU LE TATOUAGE QU’ELLE CHERCHAIT DEPUIS TROIS MOIS – News Skip to content
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ELLES ONT HUMILIÉ LA NOUVELLE DÉTENUE DEVANT TOUTE LA PRISON… PUIS ELLE A RECONNU LE TATOUAGE QU’ELLE CHERCHAIT DEPUIS TROIS MOIS

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PROLOGUE — L’EAU GLACÉE

L’eau glacée coula lentement sur les cheveux platine de Naomi Carter.

Autour d’elle, les rires éclatèrent.

Brenda Keller tenait encore la grande marmite en inox au-dessus de sa tête, vide, dégoulinante.

— Ici, les nouvelles apprennent vite où est leur place.

Naomi resta au sol. Joue contre le béton. Mains à plat, ouvertes. Pas un geste brusque. Pas un mot.

Exactement comme on le lui avait appris, des années plus tôt, dans un centre de formation dont elle n’avait jamais le droit de prononcer le nom.

Brenda s’accroupit à sa hauteur.

— Alors ? Tu vas pleurer ?

Naomi releva lentement la tête. L’eau coulait le long de son nez, de ses lèvres, de son menton.

Puis son regard descendit vers le poignet de Brenda.

Un petit tatouage noir, à l’encre de prison. Un cercle incomplet, ouvert sur le haut. Et, à l’intérieur, trois traits verticaux.

Naomi cessa presque de respirer.

Trois mois.

Trois mois à suivre ce symbole de dossier en dossier, de photo en photo, de prison en prison. Trois mois à chercher l’endroit où il réapparaîtrait.

Et il était là. À vingt centimètres de son visage.

— Enfin… murmura-t-elle.

Brenda fronça les sourcils.

— Quoi ?

Un léger sourire étira les lèvres mouillées de Naomi.

— Je vous cherchais depuis trois mois.

Les rires s’arrêtèrent net.

Au fond du couloir, une lourde porte métallique s’ouvrit. Une femme d’une soixantaine d’années apparut. Tailleur gris. Cheveux blond cendré tirés en chignon. Le visage sévère de quelqu’un qui n’a pas souri depuis longtemps.

Hélène Morel. La directrice du centre pénitentiaire de Saint-Vallier.

Elle vit Naomi au sol, trempée.

Et elle pâlit.

— Madame Carter… ?

Naomi tourna brusquement la tête vers elle.

— Ne dites surtout pas mon nom.

Trop tard.

Brenda avait entendu.

Et son regard venait de changer.

Deux jours plus tôt, Naomi Carter était entrée à Saint-Vallier sous le numéro d’écrou 8127.

Son dossier était volontairement banal. Escroquerie. Faux documents. Détention provisoire en attente de jugement. Aucun antécédent violent. Rien qui puisse attirer l’attention.

C’était exactement ce qu’elle voulait.

Elle n’avait posé aucune question. Elle avait baissé les yeux pendant la fouille. Elle avait accepté l’uniforme gris, les remarques, l’épaule qu’on pousse dans le couloir pour voir si elle trébuche.

Tout cela faisait partie du plan.

Parce qu’en trois mois, quatre détenues avaient disparu de quatre prisons différentes. Officiellement, il ne s’était rien passé. Un transfert médical. Une libération anticipée. Deux « erreurs administratives » en cours de régularisation.

Mais aucune famille ne les avait revues.

Et sur chacun de leurs dossiers, quelque part, apparaissait le même dessin. Sur une photo de cellule. Gravé dans le plâtre d’un mur. Griffonné dans la marge d’un carnet. Tatoué sur un poignet.

Un cercle brisé. Trois traits.

Naomi avait besoin de le trouver de l’intérieur. Sans uniforme officiel. Sans escorte. Sans protection.

Seule la directrice était au courant. C’est pour ça que Morel avait pâli en la voyant au sol.

Et c’est pour ça que, maintenant, tout le couloir savait qu’une détenue banale portait un nom que la directrice connaissait.

Après l’incident, deux surveillantes emmenèrent Brenda vers le quartier disciplinaire.

Naomi les rattrapa dans le couloir, encore dégoulinante.

— Non.

La directrice se retourna.

— Vous venez d’être agressée.

— Je sais.

— Alors laissez-moi faire mon travail.

— Si vous l’isolez maintenant, toute la détention va comprendre qu’elle m’intéresse. Et ceux qui lui ont fait ce tatouage aussi.

Morel resta silencieuse. Naomi essuya son visage avec sa manche.

— Remettez-moi dans l’unité. Avec elle.

— C’est trop dangereux.

— C’est pour ça que je suis ici.

Morel ferma les yeux une seconde.

— Vous n’auriez jamais dû accepter cette mission.

— Je ne l’ai pas acceptée, répondit Naomi. Je l’ai demandée.

Elle ne savait pas encore que cette phrase, quelqu’un l’attendait depuis dix ans.

La première s’appelait Mélanie Roux. Trente-neuf ans. Comptable. Condamnée pour abus de confiance. Trois semaines avant de disparaître, elle avait écrit à sa sœur une lettre de deux pages, banale, sauf une phrase au milieu :

Ils marquent celles qui savent.

Puis plus rien.

La deuxième, Sofia Mendes, avait travaillé dans une société de transport. La troisième, Nadia Bell, dans une clinique privée. La quatrième, Aurore Delmas, dans un cabinet d’avocats d’affaires.

Quatre métiers sans rapport. Quatre villes différentes.

Mais en remontant leurs anciens employeurs, Naomi était tombée sur le même nom, à chaque fois, en bas d’un contrat, d’une facture, d’un avenant.

Vallis Services.

Une société sans site internet, sans salariés déclarés, domiciliée dans un cabinet comptable de Lyon.

Et chacune des quatre femmes avait été transférée, juste avant sa disparition, dans une aile où le cercle brisé avait été signalé.

Saint-Vallier était le point suivant sur la carte.

Naomi savait que quelqu’un, ici, l’attendait.

Elle ne savait simplement pas qui.

Dans son bureau, Morel baissa les stores.

— Personne ne doit savoir qui vous êtes.

Naomi eut un sourire sans humour.

— Vous avez failli l’annoncer à tout le couloir.

— Je ne m’attendais pas à vous voir par terre.

— C’est exactement là que je devais être.

Puis Naomi posa la question qu’elle gardait depuis son arrivée.

— Depuis quand connaissez-vous le symbole ?

Morel se figea.

— Quel symbole ?

Naomi comprit immédiatement.

— Celui que vous venez de faire semblant de ne pas connaître.

Un long silence.

Puis Morel ouvrit le tiroir de son bureau, fouilla sous une pile de dossiers, et posa une vieille photographie sur le sous-main.

Une jeune femme en uniforme. Pas celui des détenues. Celui de l’administration pénitentiaire. Elle souriait, la main levée pour protéger ses yeux du soleil.

Sur son poignet levé, on voyait le cercle brisé.

— Qui est-ce ? demanda Naomi.

— Ma fille.

Camille Morel avait vingt-huit ans quand elle avait disparu.

Elle n’était pas détenue. Elle travaillait au service des transferts de la direction interrégionale, à Lyon. Six ans plus tôt, elle avait remarqué des irrégularités. Des dossiers modifiés après coup. Des signatures de magistrats reproduites à l’identique, au pixel près. Des fourgons qui quittaient des prisons la nuit sans ordre de mission.

Elle avait commencé à enquêter seule. Sans en parler à personne. Pas même à sa mère.

Puis elle n’était pas venue travailler un lundi.

Deux semaines plus tard, Hélène Morel avait reçu une enveloppe sans timbre. Une photo de Camille, assise sur une chaise, dans une pièce blanche. Vivante. Les yeux cernés. Au poignet, un tatouage tout frais, encore rouge.

Au dos, trois mots.

Ne cherchez plus.

Naomi releva les yeux.

— Et vous avez obéi ?

Les yeux de la directrice se remplirent d’une colère ancienne.

— J’ai cherché pendant six ans. C’est pour ça que j’ai demandé ce poste. Saint-Vallier, c’est la dernière prison où Camille a fait une inspection avant de disparaître.

Le soir, Naomi retourna dans l’unité.

Brenda était assise sur son lit. Elle ne riait plus.

— Qui êtes-vous ?

Naomi referma la porte de la cellule derrière elle.

— Pourquoi ce tatouage ?

Brenda cacha immédiatement son poignet sous sa cuisse.

— Ça ne vous regarde pas.

Naomi s’approcha d’un pas.

— Quatre femmes ont disparu avec ce dessin autour d’elles.

Brenda pâlit.

— Je ne sais rien de ça.

— Alors pourquoi vous le portez ?

Brenda regarda la porte. La fenêtre grillagée. Le plafond. Puis elle murmura :

— Parce qu’on m’a dit de le faire.

— Qui ?

— Je ne connais pas son nom.

Naomi ne la crut pas. Brenda le vit, et ajouta très vite :

— Celles qui reçoivent ce symbole sont transférées. Et personne ne revient.

Tous les deux ou trois mois, Brenda trouvait une enveloppe dans son casier. Toujours la même. Kraft, sans adresse. À l’intérieur, un nom. Un numéro d’écrou. Et une consigne.

Observer. Provoquer. Noter la réaction.

Celles qui se défendaient trop bien étaient signalées. Celles qui posaient trop de questions aussi. Celles qui restaient trop calmes, encore plus.

Naomi sentit un froid lui descendre le long du dos.

— Qui dépose les enveloppes ?

— Elles apparaissent dans mon casier. Je n’ai jamais vu personne.

— Depuis combien de temps ?

— Deux ans.

— Et en échange ?

Brenda baissa les yeux.

— Ma peine diminue. Des remises qui tombent du ciel. Des avis favorables du juge d’application des peines alors que je n’ai rien demandé.

— Vous êtes un filtre, murmura Naomi.

— Un quoi ?

— Ils vous utilisent pour repérer les femmes dangereuses pour eux. Vous leur servez de tamis.

Brenda resta silencieuse un long moment. Puis elle se leva, ouvrit son casier, et en sortit une enveloppe encore fermée.

— Celle-là est arrivée ce matin. Avant votre arrivée au réfectoire.

Naomi la prit. Sur le kraft, au feutre noir, son propre numéro d’écrou.

8127.

À l’intérieur, une seule phrase, imprimée.

TESTER LA NOUVELLE. SI ELLE RESTE CALME, SIGNALER IMMÉDIATEMENT.

Naomi sourit.

Pas parce que c’était drôle. Parce qu’elle venait de comprendre que quelqu’un savait, avant même qu’elle ne pose un pied dans le réfectoire, qu’elle n’était pas une détenue ordinaire.

Sous la phrase, une seule initiale.

M.

— Morel ? souffla Brenda.

Naomi ne répondit pas.

Mais le doute venait d’entrer dans la cellule. Et il s’était assis entre elles deux.

Naomi posa l’enveloppe sur le bureau de Morel sans dire bonjour.

— Votre initiale.

La directrice devint blanche.

— Ce n’est pas moi.

— Prouvez-le.

— Il y a vingt-sept personnes dans cet établissement dont le nom ou le prénom commence par M.

— Mais une seule directrice.

Morel se leva d’un bond.

— Si j’étais avec eux, pourquoi est-ce que je vous aurais parlé de ma fille ?

— Pour gagner ma confiance.

La directrice resta immobile. Puis, sans un mot, elle se rassit, ouvrit son ordinateur, et tourna l’écran vers Naomi.

Les journaux d’impression du réseau interne. L’enveloppe avait été imprimée la veille au soir, à vingt-deux heures quatorze, depuis une imprimante précise.

Bureau administratif n° 14.

— À qui appartient ce bureau ?

Morel hésita.

— Au médecin-chef.

Le docteur Luc Martin. Cinquante-sept ans. Calme, respecté, apprécié des détenues et des surveillantes. Onze ans à Saint-Vallier.

Naomi connaissait ce nom. Elle l’avait lu, trois semaines plus tôt, dans le dossier de Nadia Bell. Avant d’être incarcérée, Nadia avait travaillé dans une clinique privée de la région lyonnaise.

Une clinique dirigée par un certain Luc Martin.

Le même homme.

Naomi se rendit à l’infirmerie. Le médecin la reçut sans la moindre surprise.

— Madame Carter.

Naomi s’immobilisa.

— Vous connaissez mon nom.

Martin sourit.

— Beaucoup de gens connaissent votre nom.

— Qui êtes-vous ?

— Quelqu’un qui vous attendait.

Il se leva et ferma la porte derrière elle. Doucement.

— Vous avez mis plus de temps que prévu.

— Vous saviez que j’allais entrer ici ?

— Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis avant que vous ne décidiez de venir.

C’était impossible. Naomi avait proposé cette mission elle-même. Trois personnes au monde connaissaient son plan. Morel. Son supérieur. Et elle.

Martin la regardait avec une sorte de patience triste.

— Vous pensez avoir suivi notre réseau, Madame Carter. En réalité, nous avons semé des traces pour vous amener jusqu’ici. Le symbole. Vallis Services. Les dossiers. Tout.

Naomi serra les mâchoires.

— Pourquoi ?

— Parce que nous avions besoin de quelqu’un capable d’ouvrir ce que personne d’autre ne peut ouvrir.

Martin posa quatre chemises cartonnées sur la table. Quatre photos d’identité judiciaire.

Mélanie. Sofia. Nadia. Aurore.

— Où sont-elles ?

— Vivantes.

— Je veux les voir.

— Vous les verrez.

— Où ?

Le médecin baissa les yeux vers le carrelage.

— Sous la prison.

Naomi pensa aussitôt aux anciennes ailes condamnées qu’elle avait vues sur les plans d’archives, hachurées en rouge, avec la mention « hors service depuis 1987 ».

— Elles ne sont pas enfermées là-dessous pour être punies, ajouta Martin.

— Alors pourquoi ?

— Parce qu’elles ont chacune quelque chose dont nous avons besoin.

— Des informations.

Martin sourit.

— Pas exactement.

Chaque disparue détenait un morceau d’un même puzzle. Un ancien système financier. Son nom de code : Projet Helix.

Mélanie connaissait les comptes. Sofia, les circuits de transport. Nadia, les dossiers médicaux et les fausses identités. Aurore, les montages juridiques et les sociétés écrans.

Mais il manquait une pièce. La plus importante. Celle qui avait dessiné l’architecture d’origine. Les clés.

Martin regarda Naomi.

— Vous.

Elle éclata de rire.

— Je n’ai jamais travaillé sur Helix. Je n’en avais jamais entendu parler avant aujourd’hui.

Martin sortit une photographie de sa poche de blouse et la posa devant elle.

Naomi. Dix ans plus jeune. Cheveux bruns, plus longs. Assise devant une rangée d’écrans dans une pièce sans fenêtre.

À côté d’elle, souriant, une main posée sur son épaule, un homme qu’elle avait enterré.

Elias Carter.

Son frère.

Naomi devint livide.

— Cette photo est un faux.

— Non.

— Mon frère est mort il y a neuf ans.

Martin la regarda avec douceur.

— C’est ce qu’on vous a dit.

Elias était mort dans l’incendie d’un entrepôt à Vénissieux. Pas de corps identifiable. Des analyses ADN sur des fragments. Un dossier bouclé en trois semaines. Un cercueil fermé.

Naomi n’avait jamais pu le voir une dernière fois.

— Helix a été construit par deux personnes, reprit Martin. Elias et vous.

— Je m’en souviendrais.

— Pas si quelqu’un avait fait en sorte que vous oubliiez.

Elle se leva d’un bond.

— Assez.

Martin appuya sur une touche de son clavier. L’écran mural de l’infirmerie s’alluma.

Une vidéo.

Naomi y apparaissait. Plus jeune. Cheveux bruns. La même pièce sans fenêtre. Elle regardait l’objectif droit dans les yeux.

— Si je regarde ceci un jour sans reconnaître le nom Helix, alors Elias a réussi.

Naomi cessa de respirer.

Sa propre voix. Son propre visage. Des mots qu’elle n’avait aucun souvenir d’avoir prononcés.

La vidéo continuait.

— Helix n’était pas criminel au départ. On l’a construit pour protéger des témoins. Pour déplacer les fonds saisis hors de portée des organisations qu’on infiltrait. Pour faire disparaître des gens qui devaient disparaître pour rester en vie.

La jeune Naomi marquait une pause.

— Puis quelqu’un l’a détourné. Quelqu’un de chez nous. Elias pense pouvoir le réparer de l’intérieur. Moi, non. Je pense qu’il faut que les clés disparaissent. Et le seul moyen sûr de les faire disparaître, c’est de me faire disparaître avec elles.

Elle regardait l’objectif.

— Si j’ai perdu la mémoire, ce n’est pas un accident. C’est que j’ai choisi de ne plus savoir.

L’écran s’éteignit.

Naomi recula jusqu’au mur. Tout ce qu’elle croyait savoir sur elle-même venait de se fissurer.

— Vous n’avez pas été amenée ici pour enquêter, dit doucement Martin.

— Alors pourquoi ?

— Pour reconstruire Helix.

La porte s’ouvrit à la volée.

Brenda entra, essoufflée, en sueur.

— Naomi !

Martin se leva.

— Sortez d’ici.

Brenda jeta quelque chose sur la table. Une deuxième enveloppe kraft. Pas de numéro, cette fois. Juste une photographie, glissée à l’intérieur.

La directrice Morel. Attachée à une chaise. Un bâillon sur la bouche.

Naomi se tourna vers Martin.

— Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

Il fronça les sourcils.

— Rien.

Pour la première fois, il semblait réellement surpris.

Naomi retourna la photo. Au dos, deux lignes au feutre.

LA DIRECTRICE N’EST PAS VOTRE ENNEMIE. MARTIN NON PLUS.
DESCENDEZ SEULE AU NIVEAU -3.

— Il n’y a pas de niveau -3, murmura Martin.

Brenda devint très pâle.

— Si.

Tout le monde la regarda.

— Les anciennes en parlent, la nuit. Celles qui sont là depuis quinze ans. Elles disent que le vieux monte-charge descend plus bas que le plan. Elles disent qu’il faut appuyer sur les deux boutons en même temps, longtemps. Je croyais que c’était une légende.

Sous l’infirmerie, derrière une porte coupe-feu, il y avait un ancien monte-charge. Grille en accordéon. Boutons en bakélite. Condamné depuis des années, disait la plaque.

Il fonctionnait parfaitement.

Naomi, Brenda et Martin descendirent.

Niveau -1. Niveau -2.

Le panneau s’arrêta là. Deux boutons, pas un de plus.

Brenda appuya sur les deux en même temps. Et tint.

Cinq secondes. Dix.

Un troisième voyant s’alluma sous les deux autres, un voyant qui n’avait aucun chiffre gravé.

La cabine reprit sa descente.

Quand les portes s’ouvrirent, Naomi eut l’impression d’avoir changé de bâtiment. Un couloir blanc. Propre. Éclairage LED. Climatisation silencieuse. Rien à voir avec les murs écaillés de Saint-Vallier.

Au bout du couloir, une grande pièce vitrée.

Quatre femmes, assises autour d’une table, penchées sur des ordinateurs.

Mélanie. Sofia. Nadia. Aurore.

Vivantes. En vêtements civils. Une tasse de café à côté du clavier.

Et derrière elles, debout devant un tableau couvert de schémas, un homme aux cheveux grisonnants se retourna.

Naomi s’arrêta.

— Elias…

Son frère posa son feutre.

— Bonjour, petite sœur.

Neuf ans. Neuf ans à fleurir une tombe vide.

— Pourquoi ?

Elias eut un sourire triste.

— Parce que tu me l’avais demandé.

La colère monta d’un coup.

— Je t’ai demandé de me laisser croire que tu étais mort ?

— Oui.

— Pourquoi j’aurais fait ça ?

Elias s’approcha d’elle lentement.

— Parce que quelqu’un dans notre propre service utilisait Helix pour faire disparaître des témoins. Pas pour les protéger. Pour les faire taire. Et tant que l’un de nous deux savait que l’autre était vivant, ils pouvaient nous retrouver.

Naomi regarda les quatre femmes.

— Elles sont prisonnières ?

C’est Mélanie qui répondit elle-même.

— Non.

— Elias nous a sorties avant qu’on nous tue, ajouta Sofia. Il a fait passer nos transferts pour des erreurs. On vit ici depuis des mois. Personne ne sait que cet étage existe.

Naomi se tourna vers Martin.

— Et lui ?

— Il travaille avec moi, dit Elias. Depuis le début.

Puis il regarda Brenda.

— Elle, elle ne sait presque rien.

— Merci, souffla Brenda.

Personne ne rit.

— Et Morel ? demanda Naomi.

Elias baissa les yeux.

— C’était notre lien avec l’extérieur.

— C’était ?

Silence.

Puis une porte s’ouvrit au fond de la pièce.

La directrice Hélène Morel entra. Libre. Pas un lien aux poignets. Pas une trace de bâillon.

Naomi se raidit.

— La photo ?

— Une mise en scène, répondit Morel. Il fallait que vous descendiez seule, de votre propre chef, sans prévenir votre hiérarchie. C’était le seul moyen d’être sûrs que vous ne le feriez pas.

— Vous m’avez tous manipulée.

Elias secoua la tête.

— Non. On a vérifié que tu étais encore toi. Que tu n’avais pas été retournée pendant ces neuf ans.

Naomi le fixa.

— Et Brenda qui me renverse une marmite d’eau glacée sur la tête, ça faisait partie du test ?

Brenda leva les deux mains.

— Ça, c’était personnel.

Même Naomi faillit sourire.

Mais Elias resta grave.

— Il fallait voir comment tu réagirais au symbole. Si tu le reconnaissais. Ton visage ne ment pas, Naomi. Il n’a jamais su.

— Qui a détourné Helix ? demanda Naomi.

Elias regarda Morel. Puis Martin.

Personne ne répondit.

Naomi comprit.

— Quelqu’un que je connais.

— Très bien.

— Mon supérieur ?

Silence.

— Dis-moi qui.

Elias posa une tablette sur la table et la fit glisser vers elle.

Une image de vidéosurveillance. L’entrée principale de Saint-Vallier. Une berline noire venait de s’arrêter devant le portail. Un homme en descendait. Costume sombre. Cheveux gris coupés court. Une démarche qu’elle aurait reconnue entre mille.

Adrian Vale. Directeur adjoint du service. Son supérieur direct.

L’homme qui avait signé sa mission en dix minutes, sans discuter. L’homme qui lui avait remis lui-même les dossiers des quatre disparues. L’homme qui lui avait dit, la main sur son épaule :

« Trouvez le symbole, Naomi. »

— Non… murmura-t-elle.

— C’est lui qui a transformé Helix, dit Elias. C’est lui qui a fait disparaître Camille Morel, il y a six ans, quand elle s’est approchée trop près. Et c’est lui qui t’a envoyée ici. Pas pour trouver ces femmes. Pour qu’elles te mènent jusqu’à moi.

L’alarme générale de la prison se déclencha.

Sur la tablette, Vale franchissait le portail avec une équipe de six personnes. Gilets tactiques. Brassards officiels.

— Il sait que je suis ici ? demanda Naomi.

— Il sait tout.

C’est à ce moment-là que Brenda regarda son poignet.

Elle pâlit.

— Attendez.

Tout le monde se tourna vers elle.

— Vous dites que ce symbole appartient à Vale ? Que c’est sa marque ?

Elias hocha la tête.

Brenda recula d’un pas.

— Alors pourquoi la femme qui me l’a tatoué m’a dit qu’il voulait dire exactement l’inverse ? Qu’il protégeait. Que celles qui le portaient étaient sous sa garde à elle.

Silence.

Naomi s’approcha.

— Quelle femme ?

— Une détenue. Transférée ici il y a trois ans. Elle n’est restée que deux mois. Elle me l’a fait la veille de son départ, avec une aiguille et l’encre d’un stylo.

— Son nom ?

Brenda hésita.

Puis :

— Naomi Carter.

Le monde s’arrêta.

— Répétez.

— Elle se faisait appeler comme ça. Elle vous ressemblait. Un peu plus âgée. Mêmes cheveux courts. Mêmes tatouages sur le dos des mains. Elle m’a dit : « Un jour, une femme qui porte mon nom viendra. Quand elle verra ton poignet, elle te dira qu’elle te cherchait. »

Elias était devenu blanc.

Morel ne bougeait plus.

Naomi sentit une glace invisible lui couler le long du dos.

Quelqu’un avait vécu dans cette prison sous son identité, trois ans avant qu’elle ne décide de venir. Et ce quelqu’un avait prévu, mot pour mot, la phrase qu’elle avait prononcée au réfectoire.

Les haut-parleurs du niveau -3 grésillèrent.

Une voix de femme résonna dans tout le couloir blanc. Calme. Posée.

Presque identique à celle de Naomi.

— Bonjour, Madame Carter.

Naomi leva les yeux vers le plafond.

— Vous avez enfin retrouvé votre frère.

Elias se tourna vers les caméras. Morel murmura :

— Qui est-ce ?

La réponse arriva immédiatement.

— Demandez plutôt à Naomi pourquoi elle ne se souvient pas d’avoir une sœur.

Naomi cessa de respirer.

Elias ferma les yeux. Comme un homme qui savait. Qui avait toujours su.

L’écran du fond de la salle s’alluma.

Une femme apparut. Même peau. Même regard. Même ossature du visage, plus marquée. Quelques années de plus. Cheveux platine coupés court.

Sur son poignet, le cercle brisé et ses trois traits.

Et derrière elle, assise au fond de la pièce, une jeune femme pâle aux cheveux blond cendré leva la tête vers la caméra.

Hélène Morel poussa un cri étranglé.

— Camille…

La femme à l’écran sourit.

— Maintenant que vous êtes tous réunis, dit-elle, nous allons enfin pouvoir terminer ce que Naomi et moi avons commencé il y a dix ans.

Naomi fixait l’écran, la gorge serrée.

— Qui êtes-vous ?

La femme répondit d’une voix douce.

— Celle qu’on a effacée de ta mémoire, avant d’effacer Elias de ta vie.

Toutes les portes du niveau -3 se verrouillèrent en même temps.

Et Naomi comprit que sa véritable mission n’avait jamais été de découvrir pourquoi des prisonnières disparaissaient.

Elle devait découvrir pourquoi quelqu’un avait pris son nom, son visage et une partie de son passé.

Et pourquoi cette inconnue connaissait un secret que même son propre frère refusait encore de lui raconter.

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