PROLOGUE — LE PLATEAU
Le plateau métallique frappa le carrelage avec un bruit sec.
Le riz, les carottes et le pain roulèrent aux pieds d’Eva Morel.
Quelques détenues ricanèrent. D’autres baissèrent aussitôt les yeux vers leurs assiettes, comme on détourne le regard d’un accident.
Mara Keller resta debout devant elle.
Immense. Épaules de docker. Débardeur gris. Une cicatrice blanche qui traversait son sourcil gauche. Au centre pénitentiaire de Saint-Vallier, on disait qu’elle avait cassé le bras d’une gardienne avec une porte de casier. On disait beaucoup de choses sur Mara Keller. Personne n’avait jamais vérifié.
— Ici, tu baisses les yeux quand je te parle.
Eva ne répondit pas.
Elle regarda simplement vers le bas. Vers la purée écrasée. Vers les chaussures de Mara.
Vers le numéro cousu sur la jambe de son pantalon.
Mara sourit. Elle pensait avoir gagné.
Puis Eva murmura, sans relever la tête :
— Deux, quatre, sept, zéro, un. C’est bien ton numéro ?
Le sourire disparut.
Mara recula d’un demi-pas. Pour la première fois depuis trois ans, quelqu’un dans ce réfectoire la voyait reculer.
— Pourquoi tu connais ce numéro ?
Eva leva enfin les yeux.
— Parce que ma sœur l’a écrit sept fois, juste avant de disparaître.
Le réfectoire devint silencieux en une seconde. Même les gardiennes, au fond, cessèrent de parler.
Mara tourna la tête.
Pas vers les gardiennes. Pas vers les autres détenues.
Vers la caméra fixée dans l’angle du plafond.
Puis elle se pencha vers Eva, si près qu’Eva sentit son souffle.
— Alors ils n’auraient jamais dû te mettre ici.
— Qui, « ils » ?
Mara ne répondit pas. Elle se baissa, ramassa le plateau, le posa sur la table comme si de rien n’était.
Puis elle murmura, sans la regarder :
— Si tu veux rester en vie, ne prononce plus jamais ce numéro à voix haute.
Trois mois plus tôt, Laura Morel avait disparu.
Vingt-sept ans. Infirmière. Discrète, sérieuse, le genre de personne qui range ses chaussures par paires et répond aux messages dans la minute. Elle travaillait à l’unité médicale rattachée au centre pénitentiaire de Saint-Vallier.
La police avait conclu à un départ volontaire. Adulte majeure, aucun signe de violence, pas de lettre. Dossier classé en six semaines.
Eva n’y avait jamais cru.
Laura avait tout laissé dans son appartement. Son téléphone. Ses vêtements. Son passeport. Son chat, qu’elle adorait, enfermé seul depuis quatre jours quand Eva avait forcé la porte.
Et un carnet, ouvert sur la table de la cuisine.
Sur la dernière page, de son écriture fine et serrée, sept fois le même nombre.
24701.
Rien d’autre.
Eva avait tout essayé. Numéro de chambre. Plaque d’immatriculation. Code postal. Référence médicale. Code de casier. Rien.
Puis, un soir, en épluchant les avis de condamnation publiés en ligne, elle était tombée sur une ligne. Une détenue de Saint-Vallier, immatriculée sous ce numéro.
Mara Keller.
Alors Eva avait fait ce qu’aucune personne raisonnable n’aurait fait.
Elle avait trouvé un moyen d’entrer dans cette prison. Une faute volontaire, un procès rapide, une affectation demandée « pour rapprochement familial ». Pas pour purger une peine.
Pour retrouver sa sœur.
À vingt-trois heures, la cellule était plongée dans le noir. Seule la veilleuse du couloir dessinait un rectangle jaune sur le sol.
Une ombre le coupa en deux.
Mara se tenait devant la porte grillagée. Personne ne circulait dans les couloirs à cette heure-là. Personne, sauf ceux à qui quelqu’un avait laissé une porte ouverte.
Eva se redressa sur sa couchette.
— Tu viens finir mon dîner ?
Mara ne sourit pas.
— Ta sœur s’appelait Laura ?
— S’appelle.
Silence.
— Tu la connaissais, dit Eva.
— Elle m’a soignée.
— Quand ?
— Il y a quatre mois. Après une bagarre. Huit points sur l’arcade.
Un mois avant la disparition.
Mara jeta un coup d’œil au couloir, puis parla très vite, à voix basse.
— Elle a ouvert mon dossier médical pour recoudre. Elle a vu des injections prescrites que je n’ai jamais reçues. Des examens qui n’ont jamais eu lieu. Et un transfert vers un autre établissement, daté de l’an dernier. Je n’ai jamais quitté Saint-Vallier. Elle m’a demandé si je savais pourquoi. Je lui ai dit d’arrêter de poser des questions.
— Elle n’a pas arrêté.
— Ta sœur n’a jamais arrêté quoi que ce soit.
Pour la première fois, quelque chose qui ressemblait à de l’affection passa sur le visage de Mara.
— Pourquoi Laura a écrit ton numéro ? demanda Eva.
Mara secoua lentement la tête.
— Ce n’est pas mon numéro.
— Il est cousu sur ton pantalon.
— On me l’a cousu. Ce n’est pas le mien.
Elle tendit son poignet à travers les barreaux. Autour, un bracelet d’identification en plastique blanc, comme ceux qu’on porte à l’hôpital, jauni par le temps. Un code-barres. Et un numéro.
38914.
— Ça, c’est mon numéro d’écrou. Le vrai. Celui du greffe.
Eva regarda le bracelet. Puis le pantalon.
— Alors 24701, c’est quoi ?
— Un code.
— Pour quoi ?
Mara mit longtemps à répondre.
— Pour celles qu’ils peuvent faire disparaître sans que personne pose de questions.
Selon Mara, certaines détenues recevaient un second identifiant. Toujours commençant par 247. Jamais au greffe. Seulement dans les fichiers médicaux, sur les fiches de transport, sur un bracelet qu’on remplaçait la nuit.
Quelques jours plus tard, elles étaient officiellement transférées.
Aucune ne revenait.
— Transférées où ?
— Personne ne sait.
— Laura le savait peut-être.
— C’est pour ça qu’elle n’est plus là.
Une colère froide remonta dans la poitrine d’Eva.
— Qui dirige ça ?
Mara leva les yeux vers le plafond du couloir. Une caméra. Un voyant rouge, immobile.
— Je ne sais pas. Mais celles qui posent trop de questions finissent toujours par recevoir un numéro.
Elle marqua une pause.
— Laura en a reçu un.
Eva cessa de respirer.
— Lequel ?
— 24708.
Le lendemain, Eva simula une chute dans les douches. Un poignet tordu, une grimace convaincante. Une gardienne la conduisit à l’infirmerie.
L’infirmier de garde était jeune, nerveux, distrait. Il l’installa dans une petite salle d’examen, regarda son poignet, puis sortit chercher une attelle dans la réserve.
Il laissa la porte entrouverte.
Et derrière l’armoire à pharmacie, posé de travers comme si on l’y avait glissé à la hâte, il y avait un classeur gris.
Eva ne réfléchit pas. Elle l’ouvrit.
Des fiches. Des dizaines. Toutes avec un code à cinq chiffres commençant par 247.
Elle feuilleta. 24702. 24704. 24705.
24708.
Nom : MOREL, Laura.
Statut : TRANSFÉRÉE.
Destination : —
La case était vide.
Des pas dans le couloir.
Eva referma le classeur. Le glissa derrière l’armoire.
Mais une photographie tomba du dossier et glissa sous la table d’examen.
Eva se pencha. La ramassa. La regarda.
Laura.
Vivante.
Dans un couloir de cette prison, reconnaissable aux carreaux verts des murs.
Et juste derrière elle, une main sur son épaule, il y avait Mara.
L’infirmier rentra avec l’attelle. Eva tenait déjà la photo dans sa manche.
Plus tard, en y repensant, elle se dirait qu’un classeur aussi important n’aurait jamais dû se trouver là. Derrière une armoire. À portée de main. Avec la porte ouverte.
Comme si quelqu’un voulait qu’elle le trouve.
Le soir, dans la cour, Eva posa la photo sur le banc entre elles.
— Tu m’as dit que Laura t’avait soignée.
Mara regarda l’image. Son visage changea.
— Où tu as trouvé ça ?
— Réponds.
Sur la photo, Laura ne portait pas sa blouse d’infirmière.
Elle portait la blouse grise des détenues.
Et ses poignets étaient menottés.
— Laura était détenue ici, murmura Eva.
Mara ferma les yeux.
— Oui.
Eva l’attrapa par le bras. Mara aurait pu la briser d’un geste. Elle ne bougea pas.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?
— Parce qu’à la seconde où tu le saurais, tu deviendrais une cible.
— Je le suis déjà.
Mara la regarda longtemps.
— Pas encore.
Laura avait découvert les faux transferts. Elle avait photocopié des dossiers. Elle avait pris contact avec une journaliste de Lyon.
Deux jours plus tard, on avait trouvé de la morphine dans son casier. Assez pour un trafic.
Arrestation. Comparution immédiate. Condamnation. Incarcération sous une identité provisoire, « pour sa sécurité », dans la prison même où elle travaillait.
— Personne ne m’a dit qu’elle avait été arrêtée, souffla Eva.
— Parce que le dossier a été scellé.
— Par qui ?
— Par le directeur médical.
Le docteur Alain Mercier.
Eva connaissait ce nom. Elle connaissait ce visage. Il avait travaillé avec Laura pendant trois ans. Il était venu à la petite cérémonie que la famille avait organisée un mois après la disparition, dans la salle paroissiale de Saint-Vallier. Il avait apporté des lys blancs.
Il l’avait serrée dans ses bras.
Il lui avait dit : « Laura était une infirmière exceptionnelle. Si je peux faire quoi que ce soit. »
— Je l’ai vue une dernière fois, dit Mara. Dans le couloir souterrain, sous l’infirmerie. Deux gardiens la tenaient. Elle s’est retournée vers moi et elle a crié : « Dis à Eva que 24701 ouvre la porte ! »
Mara secoua la tête.
— Je n’ai jamais compris. Je ne savais même pas que tu existais.
— Quelle porte ?
— Il y a une ancienne aile sous l’infirmerie. Officiellement condamnée depuis les années quatre-vingt-dix.
— Tu y es déjà allée ?
— Une fois.
Mara devint très pâle.
— Je ne veux jamais y retourner.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas, dit Mara. C’est ça le pire. Je ne sais pas pourquoi.
Deux nuits plus tard, à trois heures du matin, Eva et Mara descendirent par un escalier de maintenance dont Mara connaissait le code sans savoir comment elle l’avait appris.
Sous-sol. Couloir humide. Néons qui grésillaient.
Au bout, une porte métallique, sans numéro. Seulement un clavier à touches usées.
Eva tapa : 2. 4. 7. 0. 1.
Un bip. Une lumière verte.
La serrure s’ouvrit.
— Laura savait, murmura Mara.
Derrière, un deuxième couloir. Mais celui-ci n’avait rien d’abandonné. Sol propre. Murs repeints. Caméras neuves. Portes sans fenêtres. Et des dizaines de boîtes d’archives, alignées sur des étagères métalliques.
Eva ouvrit la première. Des dossiers de détenues. Tous marqués 247. Certaines officiellement libérées. D’autres décédées. D’autres transférées.
Toutes portaient la même mention, tamponnée en rouge sur la couverture.
PROGRAMME HORIZON.
Eva feuilletait vite. Tests médicaux. Évaluations psychologiques. Protocoles de traitement. Des contrats de partenariat avec une société privée, Helix Santé.
Certaines détenues avaient signé un consentement. Beaucoup n’avaient rien signé du tout. Et presque chaque protocole portait la même signature en bas de page.
Dr A. Mercier.
— Ils nous utilisent comme cobayes, souffla Mara.
Puis Eva trouva le dossier qu’elle cherchait.
24708 — MOREL, Laura.
Statut : ACTIF.
Pas décédée. Pas libérée. Pas transférée.
Active.
Les jambes d’Eva se mirent à trembler.
— Elle est vivante.
Un voyant rouge s’alluma au-dessus d’elles.
Une caméra pivota lentement dans leur direction.
Mara jura entre ses dents.
— Ils savent qu’on est là.
Un grésillement. Puis une voix sortit d’un haut-parleur encastré dans le plafond. Une voix d’homme. Calme. Presque chaleureuse.
— Eva Morel.
Eva se figea.
— Vous ressemblez beaucoup à votre sœur.
Elle reconnut la voix. Celle qui lui avait dit, en tenant un bouquet de lys : Si je peux faire quoi que ce soit.
— Où est Laura ?
— Plus près que vous ne le pensez.
Un claquement métallique résonna dans tout le couloir. Puis un autre. Puis un troisième.
Toutes les portes venaient de se verrouiller.
Mara se plaça devant Eva, les poings serrés.
— Je t’avais dit de ne pas prononcer ce numéro.
— Trop tard.
Une porte s’ouvrit au fond du couloir.
Le docteur Alain Mercier entra. Blouse blanche impeccable. Gants en latex. Deux gardiens derrière lui.
Il regarda Mara comme on regarde un vieux dossier.
— 24701. Toujours aussi difficile.
— Je m’appelle Mara Keller.
Mercier sourit.
— Ici, les noms ont beaucoup moins d’importance que les numéros.
— Qu’est-ce que vous avez fait à Laura ? demanda Eva.
— Elle a été trop curieuse.
— Elle est vivante ?
— Oui.
Eva fit un pas. Mara la retint par le bras.
Mercier ajouta, doucement :
— Mais Laura n’est plus tout à fait la personne que vous connaissiez.
Il les conduisit plus loin. Un couloir de chambres médicales aux parois vitrées. Derrière chaque vitre, un lit, des perfusions, des moniteurs. Et des femmes. Certaines éveillées, le regard vide. D’autres endormies, immobiles.
Eva sentit la nausée lui monter à la gorge.
Puis elle s’arrêta net devant la quatrième vitre.
Une jeune femme assise sur un lit. Cheveux coupés court. Visage amaigri. Mais aucun doute possible.
— Laura !
Eva frappa contre la vitre.
Laura leva lentement les yeux. Elle regarda Eva sans la reconnaître. Pas un battement de cils.
Alors Eva sortit de son col le pendentif qu’elle portait depuis l’enfance. Un petit soleil en argent. Leur mère en avait offert trois, le même Noël. Un à Laura, un à Eva, un au petit Mathis.
Laura se leva d’un coup. Ses lèvres se mirent à trembler.
— Eva… ?
Eva pleurait.
— Oui. C’est moi.
Laura se jeta contre la vitre.
— Tu n’aurais jamais dû venir ici
— Pourquoi 24701 ? demanda Eva à travers la vitre. Pourquoi son numéro ?
Laura regarda Mara. Puis Mercier.
— Parce que Mara est la seule à être sortie du programme vivante.
Mara devint blanche.
— Quoi ?
— Tu ne t’en souviens pas, dit Laura doucement.
— Me souvenir de quoi ?
Laura posa sa paume contre la vitre.
— Tu n’es pas détenue ici depuis trois ans, Mara. Tu es ici depuis neuf ans.
Le silence tomba sur le couloir.
Mara resta figée. Mercier ne souriait plus.
— Ils ont effacé des années entières, continua Laura. Avec leurs protocoles. Tu as été la première. 24701. Le premier code. Le premier sujet. Tous les autres numéros sont venus après toi.
Eva comprit alors pourquoi Laura avait écrit ce nombre sept fois. Ce n’était pas une piste vers Mara.
C’était le point de départ de tout.
Mara porta une main à sa tempe. Puis l’autre.
Des fragments remontaient, par éclats. Une chambre blanche. Un Mercier plus jeune, sans cheveux gris. Une femme qui hurlait dans la pièce voisine. Une aiguille.
Et Laura.
Laura, en blouse d’infirmière, penchée sur elle, bien avant l’infirmerie. Bien avant les huit points sur l’arcade.
— Non… souffla-t-elle.
— Tu m’as aidée à cacher les dossiers, dit Laura. Il y a un an. Tu m’as montré ce couloir. Tu ne t’en souviens pas, parce qu’ils t’ont fait oublier ça aussi.
Mara glissa contre le mur.
— Je ne me souviens pas.
— C’était le but.
Mercier fit un signe aux gardiens.
— Ça suffit. Ramenez-les.
Mais Eva vit le geste de sa sœur. Rapide. Discret. Laura venait de glisser quelque chose sous la porte de sa chambre, par la fente du bas.
Eva posa le pied dessus. Puis se baissa comme si ses jambes cédaient.
Un badge magnétique.
ACCÈS NIVEAU 4.
Mara frappa le premier gardien avant qu’il ne comprenne ce qui se passait. Un seul coup, à la gorge.
Eva poussa le second de toutes ses forces contre la porte vitrée.
Pas un combat de film. Quelques secondes de chaos.
Assez.
Eva passa le badge sur le lecteur de la chambre de Laura. Bip. Lumière verte.
La porte s’ouvrit.
Les trois femmes coururent.
Une alarme hurla. Des lumières rouges se mirent à tourner au plafond. Des portes claquèrent derrière elles.
Laura courait devant, pieds nus, sans hésiter, comme quelqu’un qui avait mémorisé ce couloir pendant des mois en comptant ses pas.
— La salle des archives. Il faut prendre le serveur.
— Pourquoi ? cria Eva.
— Parce que tout est dedans. Les noms. Les médecins. Les contrats. Et la preuve qu’Horizon ne s’arrête pas à Saint-Vallier. Il y a d’autres prisons. Beaucoup d’autres.
Dans la salle des archives, Laura arracha un disque dur d’une baie de serveurs, puis se pencha sur un ordinateur encore allumé. Elle ouvrit un dossier.
Direction scientifique du programme Horizon.
Un nom.
Claire Morel.
Eva se figea.
— Non.
Mara regarda l’écran.
— Morel ?
Laura ne quittait pas sa sœur des yeux.
— Je voulais te le dire. Je ne savais pas comment.
Claire Morel était leur mère.
Morte depuis dix ans. Un cancer foudroyant. Un enterrement à Saint-Vallier. Une tombe que les deux sœurs fleurissaient chaque Toussaint.
Du moins, c’est ce qu’Eva avait toujours cru.
— C’est impossible.
Laura cliqua sur une vidéo. Une captation de vidéosurveillance. Datée de trois semaines.
Une femme d’une soixantaine d’années entrait dans une salle de réunion, un dossier sous le bras. Cheveux gris tirés en arrière. La même façon de marcher qu’Eva. Le même pli au coin de la bouche.
Autour de son cou, un petit soleil en argent.
— Maman, murmura Eva.
— Elle dirige Horizon depuis le début, dit Laura.
— Tu savais ? demanda Eva.
Laura hocha la tête.
— C’est pour ça que j’ai disparu.
Elle parlait vite, à voix basse, pendant que l’alarme hurlait au loin.
En vérifiant les faux transferts, elle était tombée sur une signature. Celle de leur mère. Sur des protocoles datés de l’année dernière. Elle avait cherché. Elle avait compris que Claire avait mis en scène sa propre mort, dix ans plus tôt, au moment où le programme était lancé.
Laura avait voulu la retrouver. Elle y était parvenue. Claire l’avait reçue dans un bureau d’Helix Santé, à Lyon. Elle l’avait embrassée. Puis elle lui avait proposé de rejoindre Horizon.
Laura avait refusé.
Deux jours plus tard, on trouvait de la morphine dans son casier.
— Pourquoi notre propre mère ferait ça ? souffla Eva.
— Parce qu’elle croit que ce programme sauve des vies.
— En détruisant celles des détenues ?
— Elle dit que ce sont des sujets que personne ne réclame.
Mara serra les poings.
— Alors je vais lui rappeler mon nom
Un écran mural s’alluma tout seul.
Claire Morel apparut. Le même regard qu’Eva. Plus âgé. D’un calme parfait.
— Eva.
Eva resta pétrifiée.
— Si tu regardes ce message, c’est que Laura t’a menée jusqu’ici.
Laura devint livide.
— Elle savait.
— Mais ce n’est pas Laura que j’attendais, continua Claire. Laura est trop sensible. Mara est trop instable. C’est toi que j’attendais.
Eva sentit son ventre se nouer.
— Pourquoi moi ?
Comme si l’enregistrement avait prévu la question, Claire esquissa un petit sourire.
— Parce que toi, Eva, tu es exactement comme moi. Tu ne lâches jamais. Tu es entrée dans une prison pour retrouver ta sœur. Moi, j’ai quitté ma propre vie pour faire avancer la science. C’est la même chose. Tu ne le vois pas encore.
L’image changea. Un dossier s’afficha à l’écran.
Nom : MOREL, Eva.
Numéro : 24709.
Statut : PRÉVU.
Eva recula d’un pas.
Elle n’était pas entrée dans cette prison par hasard. Le carnet laissé ouvert sur la table. Les avis de condamnation en ligne. L’affectation obtenue si facilement. Le classeur derrière l’armoire, avec la porte entrouverte. Chaque étape avait été anticipée.
Quelqu’un avait guidé ses recherches. Quelqu’un avait laissé apparaître le numéro 24701. Quelqu’un voulait qu’elle rencontre Mara.
— Eva… murmura Laura.
Sur l’écran, Claire prononça une dernière phrase.
— Si tu veux comprendre pourquoi notre famille est liée à Horizon, descends au niveau 5.
Mara se tourna vers Laura.
— Il y a un niveau 5 ?
Laura secoua lentement la tête.
— Pas officiellement.
Un grondement mécanique traversa le mur du fond.
Une section entière d’étagères pivota sur des rails invisibles. Derrière, deux portes d’acier brossé.
Un ascenseur.
Au-dessus des portes, un petit panneau lumineux :
NIVEAU 5.
Les portes s’ouvrirent lentement sur l’obscurité.
Et de l’intérieur, une voix d’enfant s’éleva.
— Évi ?
Eva se figea.
Personne ne l’avait appelée comme ça depuis vingt ans. Personne, sauf une seule personne au monde.
Son petit frère. Mathis. Mort à huit ans dans un accident de voiture, sur la route de Saint-Vallier, un soir de décembre. Le seul des trois enfants dont on n’avait jamais rouvert le cercueil.
Eva se tourna vers Laura.
Laura était livide.
La voix répéta, plus proche :
— Évi… Maman dit que tu peux descendre maintenant.
Mara recula contre les étagères.
Eva sentit sa respiration s’arrêter.
Dans l’obscurité de l’ascenseur, quelque chose brillait faiblement. À hauteur d’enfant.
Un petit soleil en argent.
Le numéro 24701 n’avait jamais été une simple piste vers Laura. C’était la première marche d’un chemin tracé des années plus tôt.
Et derrière ces portes, au niveau 5, se trouvait peut-être la réponse à une question bien plus terrifiante que la disparition de sa sœur.
Combien de membres de la famille Morel étaient réellement morts ?
Et combien avaient simplement été transformés en sujets du programme Horizon ?


