PARTIE 2
La main d’Hugo était chaude sur mon bras. Elle tremblait.
C’est ça qui m’a fait le plus peur.
En onze ans, j’avais vu Hugo Lemaire dans toutes les situations. Aux fêtes de Noël du service. Aux barbecues dans notre jardin de Castelnau. Au baptême de notre fille. Et une nuit, à trois heures du matin, dans ce même hôpital, quand Thomas m’avait appelée pour que je vienne le chercher parce qu’il ne tenait plus debout après quarante heures de garde. Hugo était le roc. Thomas disait toujours qu’Hugo pourrait désamorcer une bombe en mangeant un sandwich.
Et là, sa main tremblait sur ma manche.
— Pas ici, dit-il à voix basse. Viens avec moi, Mathilde. S’il te plaît.
— Hugo, dis-moi juste…
— Je vais te le dire. Promis. Mais pas dans le couloir.
Il m’a guidée devant le poste des infirmières. Josiane, l’infirmière que je connaissais depuis des années, celle qui avait offert une girafe en peluche à Lou pour sa naissance, a porté ses doigts à ses lèvres en me voyant passer. Ses yeux étaient mouillés.
Nous avons tourné dans un couloir où je n’étais jamais allée. Les murs étaient peints d’un bleu doux, soigneusement choisi. Au bout, une porte avec une petite plaque.
SALON DES FAMILLES.
Je savais à quoi servaient ces pièces.
Tous les hôpitaux en ont une. C’est là que les médecins vous emmènent quand la nouvelle est trop lourde pour un couloir. Thomas m’en avait parlé une fois, des années plus tôt, après une nuit difficile. Il m’avait dit que le trajet le plus dur de la médecine, c’était celui entre le bloc opératoire et cette petite pièce avec ses fauteuils moelleux et sa boîte de mouchoirs sur la table basse.
Je me suis arrêtée net.
— Non, ai-je dit.
Hugo s’est retourné.
— Non, ai-je répété, plus fort. Ne m’emmène pas là-dedans. Je t’interdis de m’emmener là-dedans, Hugo.
— Mathilde…
— Il est mort ?
Les mots sont sortis de moi comme quelque chose qu’on arrache.
— Dis-le. Est-ce que Thomas est mort ?
— Non.
Il l’a dit immédiatement, fermement, et il m’a saisie par les deux épaules.
— Non. Écoute-moi. Il est vivant. Thomas est vivant.
Mes genoux ont failli lâcher. Il m’a rattrapée et m’a fait entrer, et je me suis effondrée dans un de ces fauteuils moelleux que j’avais toujours détestés de loin. Le sac isotherme était toujours dans ma main. Je n’arrivais pas à le lâcher.
Hugo s’est assis en face de moi. Il s’est frotté le visage à deux mains. Il paraissait plus vieux que je ne l’avais jamais vu.
— Il est vivant, a-t-il répété, plus doucement. Mais en ce moment, à cette minute précise, il est au bloc, au quatrième étage.
J’ai cligné des yeux.
— Évidemment qu’il est au bloc, ai-je dit. C’est un chirurgien. Il y est tout le temps.
Hugo a secoué lentement la tête.
— Il n’opère pas, Mathilde.
Il a pris une inspiration.
— C’est lui, le patient.
Il existe un silence qui a un son. Une sorte de sifflement. Je l’ai entendu à ce moment-là.
— Je ne comprends pas, ai-je dit.
— Je sais.
— Il est parti ce matin avec son badge. Il a embrassé Lou sur le front. Il a dit qu’il avait une longue journée et de ne pas l’attendre.
— Je sais.
— Il a dit une longue journée.
J’ai ri, et le rire est sorti de travers.
— C’est ce qu’il a dit. Une longue journée.
Hugo s’est penché en avant, les coudes sur les genoux.
— Il y a environ onze mois, Thomas a commencé à avoir des problèmes avec sa main droite. Des petites choses au début. Un tremblement quand il était fatigué. Il pensait que c’était le stress. Le café. Le manque de sommeil. Tu le connais. Il n’admettrait pas avoir mal à la tête même avec un clou dans le crâne.
Je le connaissais. J’ai hoché la tête, engourdie.
— Puis un jour, en pleine intervention, sa main s’est bloquée. Juste quelques secondes. J’étais en face de lui, de l’autre côté de la table. Personne d’autre n’a rien vu. Il m’a tendu l’instrument, il a reculé, et il m’a dit de terminer. Puis il est sorti et il est resté assis dans la cage d’escalier pendant une heure.
J’ai essayé d’imaginer la scène. Thomas, qui voulait être chirurgien depuis l’âge de neuf ans. Thomas, qui s’entraînait à faire des nœuds chirurgicaux avec du fil dentaire sur la table de la cuisine pendant que je faisais les pâtes. Thomas, seul dans une cage d’escalier.
— Je l’ai obligé à passer une IRM, a dit Hugo. Je l’ai presque traîné jusqu’en radiologie moi-même.
Il s’est tu un instant.
— Ils ont trouvé une masse dans son cerveau, Mathilde. Près de la zone qui commande les mouvements du côté droit.
La pièce a basculé.
— Une tumeur, ai-je murmuré.
— Un méningiome. C’est le genre de tumeur qui, la plupart du temps, n’est pas cancéreuse. Ça, c’est la bonne nouvelle, et j’ai besoin que tu t’y accroches, d’accord ? L’immense majorité est bénigne. Mais celle-ci poussait dans un endroit très délicat. Elle appuyait sur des choses importantes. Ce qui commande sa main. Peut-être sa parole. Et tôt ou tard, elle allait provoquer des crises d’épilepsie.
— Tôt ou tard, ai-je répété.
Hugo n’a pas répondu tout de suite.
Puis il a dit :
— Pas tôt ou tard, Mathilde. Mardi dernier.
Mardi dernier.
Je me suis souvenue d’un bruit, au milieu de la nuit. Un choc sourd dans la salle de bains. J’avais trouvé Thomas assis par terre, contre la baignoire, le regard un peu flou, un filet de sang à la lèvre. Il m’avait souri. Il m’avait dit qu’il avait glissé sur le carrelage mouillé en allant boire un verre d’eau. Il s’était mordu la langue en tombant. Rien de grave.
Je l’avais cru. Je l’avais aidé à se recoucher. Je m’étais rendormie.
— Ce n’était pas une chute, ai-je dit.
— C’était une crise. Il m’a appelé le lendemain à six heures du matin. C’est là qu’il a accepté d’avancer l’opération. Elle était prévue pour janvier.
Je fixais le sac isotherme sur mes genoux. Le tissu bleu marine. La fermeture éclair un peu coincée.
Et quelque chose d’autre m’est revenu.
Ce matin, avant de partir, Thomas m’avait dit une phrase étrange. Il ne m’avait jamais demandé ça en onze ans de mariage. Il mangeait toujours au self, entre deux interventions, debout, en cinq minutes.
« Tu m’apportes à déjeuner, à midi et demi ? Au quatrième, devant les ascenseurs. Fais-moi ta salade de lentilles. »
J’avais trouvé ça bizarre. Je l’avais même taquiné : « Tu es malade ou quoi ? »
Il avait ri. Il m’avait embrassée. Il était parti.
J’ai levé les yeux vers Hugo.
— Il m’a demandé de venir. Ce matin. Il m’a demandé de lui apporter à manger. À midi et demi. Au quatrième.
Hugo a hoché la tête lentement.
— L’opération devait finir vers midi. Il voulait que tu sois là quand il se réveillerait. Mais il ne pouvait pas te le dire en face. Il a essayé dix fois. Il me l’a dit hier soir. Il n’y arrivait pas.
Il a eu un sourire triste.
— Alors il a inventé la salade de lentilles. C’était sa façon de t’amener ici sans avoir à prononcer le mot.
Je me suis mise à pleurer. Pas de chagrin. De rage. Une rage si grande que je ne savais plus contre qui elle était dirigée.
— Onze mois, Hugo. Onze mois. Je dormais à côté de lui. Je lui préparais son café. Je lui ai demandé cent fois pourquoi il avait l’air fatigué. Et toi, tu savais.
— Je savais.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— Parce qu’il me l’a fait jurer. Et parce qu’il avait une raison.
— Il n’y a aucune raison qui…
— Il y en avait une, Mathilde.
Hugo a soutenu mon regard.
— Et tu ne vas pas l’aimer.
Il a tiré une chaise et s’est assis plus près.
— Quand on a eu les résultats de l’IRM, Thomas a voulu savoir qui était le meilleur neurochirurgien du pays pour ce type de tumeur, dans cette zone précise. Il a lu toutes les publications. Il a appelé des collègues à Paris, à Lyon, à Lille. Tout le monde lui a donné le même nom.
Il a marqué une pause.
— Le professeur Henri Valois.
Le sol s’est dérobé sous moi pour la deuxième fois.
Henri Valois.
Mon père.
Un homme que je n’avais pas vu depuis douze ans. Depuis le jour où il m’avait dit, dans son bureau du CHU de Lyon, que si j’épousais « un interne de province sans nom et sans avenir », je n’avais plus besoin de remettre les pieds chez lui. Je ne les avais plus jamais remis. Il n’était pas venu au mariage. Il n’était pas venu à la naissance de Lou. Il n’avait jamais vu sa petite-fille. J’avais appris par la presse qu’il avait pris sa retraite, l’année dernière.
— Mon père a pris sa retraite, ai-je dit d’une voix blanche.
— Oui. Il ne prend plus de patients. Thomas lui a écrit quand même. Une lettre. À la main.
— Il ne lui aurait jamais répondu.
— Il a répondu en quatre jours.
Hugo a sorti son téléphone. Il a cherché quelque chose, puis il l’a tourné vers moi.
C’était une photo. Un bureau encombré de livres, une IRM éclairée sur un négatoscope. Et deux hommes penchés dessus, côte à côte. Thomas, en pull. Et un vieil homme aux cheveux blancs, mince, avec des lunettes en demi-lune.
Mon père. Plus âgé. Plus voûté. Mais c’était lui.
— Ils se sont vus neuf fois en dix mois, a dit Hugo. À Lyon, puis ici. Ton père a revu toutes les images lui-même. Il a planifié l’intervention avec lui pendant des semaines. Il est arrivé de Lyon hier soir. Il dort à l’hôtel en face. Il a demandé une autorisation exceptionnelle à la direction pour opérer une dernière fois.
Ma voix ne sortait plus.
— C’est lui qui est au bloc. En ce moment. Avec Thomas.
— Oui.
— Et Thomas ne m’a rien dit parce que…
— Parce qu’il savait que tu lui demanderais de choisir quelqu’un d’autre. N’importe qui d’autre. Et qu’il n’aurait pas eu le cœur de te dire non. Alors il a choisi de ne rien te demander.
Hugo a baissé les yeux.
— Il m’a dit : « Si je dois laisser quelqu’un ouvrir ma tête, je veux que ce soit le meilleur. Même si c’est l’homme qui a brisé le cœur de ma femme. Surtout si c’est lui. Parce qu’il n’osera jamais rater l’opération du père de sa petite-fille. »
Je ne sais pas combien de temps je suis restée silencieuse.
Je pensais à toutes les fois où Thomas était rentré tard, ces derniers mois, en disant qu’il était « à un congrès à Lyon ». Aux deux nuits d’hôtel qu’il avait payées sur sa carte en septembre. À la façon dont il avait regardé Lou, le mois dernier, quand elle lui avait demandé pourquoi elle n’avait qu’un seul grand-père.
« Peut-être que tu en as un deuxième, ma puce. Peut-être qu’il est juste très loin. »
J’avais cru qu’il parlait d’un oncle d’Amérique. Une blague.
Il était en train de lui construire un chemin. En secret. Pour le jour où.
— Combien de temps dure l’opération ? ai-je demandé.
Hugo a regardé sa montre.
— Elle aurait dû finir il y a quarante minutes.
Mon cœur s’est arrêté.
— Pourquoi ce n’est pas fini ?
Il n’a pas eu le temps de répondre. On a frappé à la porte. Josiane est entrée, en blouse, un masque encore pendu à son cou.
— Hugo. Le professeur Valois demande la personne de confiance de Monsieur Valmont. Tout de suite. Il y a une décision à prendre.
Hugo s’est tourné vers moi.
— C’est toi, Mathilde. Il t’a désignée il y a six mois. Par écrit.
Josiane m’a fait enfiler une surblouse et une charlotte dans un vestiaire étroit, puis m’a conduite jusqu’à une petite salle vitrée qui donnait sur le couloir du bloc. On ne m’a pas laissée entrer en salle. Un homme en tenue verte est sorti par la porte battante, a retiré son masque, et s’est arrêté à deux mètres de moi.
Mon père.
Douze ans. Il avait les yeux cernés, les mains rougies par le savon chirurgical. Il était plus petit que dans mon souvenir. Ou alors c’était moi qui avais grandi.
Pendant une seconde, aucun de nous deux n’a parlé.
Puis il a dit, d’une voix que je ne lui connaissais pas, une voix sans aucune assurance :
— Mathilde.
— Comment va-t-il ?
Il a repris son ton de médecin. C’était plus facile pour lui. Pour moi aussi.
— L’essentiel de la tumeur est retiré. Elle est bénigne, je le confirme, l’anatomopathologiste l’a vue. Mais il en reste une petite partie, collée à la zone qui commande la main droite. Si je la retire entièrement, le risque de récidive devient presque nul. Mais il est très probable qu’il perde la précision de sa main. Définitivement. Il ne pourra plus opérer.
Il a pris une inspiration.
— Si je la laisse, il garde sa main. Mais elle peut repousser, dans cinq ans, dans dix ans. Il faudra le surveiller. Peut-être le réopérer.
— Et vous… tu… tu ne peux pas décider ?
— Thomas a rédigé des directives anticipées. Il a prévu ce cas précis. Mais il a écrit qu’il voulait que ce soit toi qui confirmes. Pas moi.
Il m’a tendu une feuille pliée. L’écriture de Thomas. Penchée, nerveuse, un peu tremblante sur les dernières lignes.
Si Henri doit choisir entre ma main et le reste, qu’il choisisse le reste. Je peux vivre sans opérer. Je ne peux pas vivre en sachant que ça peut revenir et que Lou devra encore avoir peur. Mais c’est Mathilde qui décide. Parce que c’est elle qui vivra avec l’homme qui se réveillera.
Et en dessous, plus petit :
Et dis-lui que la salade de lentilles, c’était un prétexte. Mais que j’avais vraiment faim.
J’ai ri et pleuré en même temps.
J’ai relevé la tête vers mon père.
— Retire tout.
Il a hoché la tête. Il allait repartir vers la porte battante. Puis il s’est arrêté.
— Il m’a parlé de toi pendant dix mois, Mathilde. Chaque fois. Il ne m’a jamais demandé de te présenter des excuses. Il disait que ce n’était pas à lui de les demander. Que c’était à moi de trouver le courage.
Il a baissé les yeux.
— Je ne l’ai pas encore trouvé. Mais je vais d’abord finir ce que j’ai commencé là-dedans.
Il a remis son masque. Et il est retourné au bloc.
Thomas s’est réveillé à dix-sept heures quarante.
On m’a laissée entrer en salle de réveil cinq minutes. Il avait la tête bandée, le visage gonflé, des tuyaux partout. Sa main droite reposait sur le drap, immobile.
Il a ouvert les yeux. Il m’a regardée longtemps, comme quelqu’un qui revient de très loin et vérifie qu’il est au bon endroit.
Puis il a parlé. Lentement. Pâteux. Mais il a parlé.
— Tu… as apporté… les lentilles ?
Je lui ai montré le sac isotherme. Je ne l’avais pas lâché de la journée.
Il a souri. Puis son regard a glissé derrière moi.
Mon père se tenait dans l’encadrement de la porte, sans masque, sans charlotte, en blouse froissée, les mains dans les poches comme un homme qui ne sait pas quoi en faire.
Thomas a murmuré :
— Henri… vous lui avez dit ?
Mon père a secoué la tête.
— Pas encore.
Il s’est approché, lentement. Il s’est arrêté à côté de moi. Il ne m’a pas touchée. Il a seulement dit, à voix basse :
— Lou a six ans, je crois. Elle aime les girafes, d’après ce que m’a dit ton mari. J’ai acheté un livre sur les girafes à la gare de Lyon ce matin. Je ne savais pas si j’aurais le droit de le lui donner un jour.
Il a sorti un petit paquet de la poche de sa blouse. Le papier était froissé.
J’ai regardé le paquet. Puis Thomas, qui me regardait, les yeux pleins de larmes, incapable de bouger la main pour essuyer son visage.
Puis j’ai pris le paquet.
— Elle sort de l’école à seize heures trente, ai-je dit. Demain, c’est mercredi. Elle n’a pas école.
Mon père a fermé les yeux une seconde.
Et pour la première fois en douze ans, j’ai vu l’homme le plus sûr de lui que j’aie jamais connu se mettre à pleurer.


